Une œuvre contient du merveilleux quand il y a tout le ciel, tous les arbres, toute l’eau, toute l’ombre, toute la lumière du moment où elle est peinte; plus qu’un portrait ou qu’un paysage elle est le travail d’un poète… Les espaces intérieurs dans lesquels l’artiste s’est enfermé pour créer ne doivent pas être oubliés dans la contemplation de l'œuvre, sinon ce serait aimer l'œuvre sans aimer l'artiste.
Ces lignes de Marcel Proust, écrites il y a un siècle, restent d'une exacte et permanente actualité pour qui veut comprendre l'œuvre d'une artiste comme Elyane Addari. Nous avions dit, il y a quelques années, qu'elle était l'auteur d'une «peinture du bonheur ». Cette impression perdure et se confirme en observant les tableaux qu'elle présente en ce printemps 2003 chez Lois Richard Galleries à NewYork.
A l'époque des grands paysagistes, des impressionnistes, le bonheur pour l'artiste, c’était la prise en compte des scènes de la vie quotidienne, la représentation des lieux même les plus banals en apparence, l'environnement rural, maritime, forestier, fluvial ou urbain qui se trouvait ainsi révélé et magnifié.
Personne ne s'attarde jamais bien longtemps à regarder l'orée d'un bois, un chemin creux, un bord d'étang, un plateau de fruits. Pour révéler le merveilleux, comme l'écrit Proust, il faut que ces lieux et ces objets aient exprimé leur rayonnement caché, leurs images secrètes et virtuelles, à travers le prisme et le pinceau de Pissarro, de Cézanne, de Corot, de Théodore Rousseau, de Monticelli, de Dupré ou de Chintreuil… Seul l'artiste est capable de faire émerger la face cachée des choses, qui, transcrites sur la toile, y rayonnent éternellement.
Elyane Addari est de ces artistes, elle est le peintre des scènes et des objets de la vie silencieuse, des femmes et des enfants dans les jardins et sur les places, des étés de la Côte d'Azur. Elle y joue avec les lumières et des palettes de couleurs claires, vives, euphorisantes, qui font penser à Paul Chabas, à Sinibaldi, à Renoir, dont elle se réclame, comme elle se réclame de Bonnard.
Les jeunes femmes, les jeunes filles, les enfants qui traversent les tableaux d'Elyane Addari dans des sillages de couleurs, semblent émerger des poèmes de Francis Jammes, pleins de ces incantations géorgiques, de tous les petits bonheurs de la vie secrète et tranquille des humbles qui, chez Jammes, enchantaient Anna de Noailles.
Et quelle science, quelle maîtrise dans la composition… Dans telle Nature morte au mimosa par exemple, tout est nécessaire, et tout est à son exacte place pour créer l'harmonie et pour que chaque objet participe à la vie silencieuse du tableau qui n'est pas du tout une «nature morte », car rien n'est plus vivant que tous ces objets posés sur la table et sur la toile qui participent à l'enchantement du regard.
Ces enfants et ces femmes dans les jardins de lumières nous offrent un air frais, comme une brise, une respiration, une détente, une délivrance, une plongée bienfaisante hors du quotidien. Mais n' est-ce pas aussi le rôle et le privilège de l'artiste que de nous aider à sortir du quotidien, de nous offrir aussi, avec l'œuvre peinte, des instants de répit? C'est sans doute parce que sa culture, son imagination, sa volonté, sa disposition d'esprit, la portent à voir la part heureuse des choses qu'Elyane Addari les transpose dans ses toiles pour notre plaisir.
Marc Gaillard |